Nommer les gens en déplacement : ce que les mots cachent, et ce qu’ils dévoilent…

Nommer les gens en déplacement : ce que les mots cachent, et ce qu’ils dévoilent…

Pendant l’été 2015, la discussion autour des mots migrant/réfugié, lancée par la chaine d’information Al Jazeera, a mis en évidence l’existence d’un système lexical complexe pour nommer les gens en déplacement. Bien entendu, l’objectif de la chaine qatarie n’avait pas cette ambition (plutôt celle de responsabiliser l’Union Européenne de la crise des réfugiés), mais l’article a eu comme effet de mettre au jour un système de dénominations qui reposent sur des hiérarchies ethno-socio-économiques. Plusieurs articles publiés dans la presse occidentale allaient au-delà de la paire migrant/réfugié pour nous rappeler d’autres mots qui avaient été employés dans le passé pour nommer les gens en déplacement vers l’Europe, pour des raisons professionnelles ou humanitaires.

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Glané sur Facebook (2015)

Les polémiques et débats sémantiques sont un terreau toujours fertile pour les discursivistes. Ce sont des moments où les mots ne sont plus transparents, où les acteurs sociaux se demandent comment nommer un phénomène social et s’affrontent sur les dénominations et leur signification. En temps normal, les locuteurs veulent bien adhérer à l’illusion que le langage dit facilement le réel, c’est une illusion nécessaire grâce à laquelle nous partageons une même réalité. Les moments de débat sémantique, au contraire, révèlent que ce n’est pas vraiment le cas. La raison en est que la réalité sociale est faite de phénomènes qui n’existent que tant qu’on les nomme.

C’est effectivement le cas des mots servant à nommer le rapport que l’individu entretient avec le territoire (ou serait-ce l’inverse, que le territoire entretient avec l’individu ?). Les discours institutionnels (politique, médiatique, Européen) nous ont habitué à cette catégorie de mots, que l’on utilise très naturellement comme si les étiquettes qu’ils produisent correspondaient à des réalités tangibles. C’est ainsi que les individus sont qualifiés de sans-papier, migrant, immigré (ou issu de l’immigration, ou d’origine immigré), indigène, binational, étranger, expatrié ou encore touriste. Si on analyse ce lexique, on peut observer quelques dénominateurs communs : tous les mots font référence à des personnes qui vont d’un endroit à l’autre. Mais il y a également de fortes différences :

  • un mot désigne des déplacements temporaires (touriste, étudiant d’échange) tandis qu’un autre se réfère à un déplacement définitif (immigré)
  • un mot désigne un déplacement légal (réfugié, demandeur d’asile, expatrié) alors qu’un autre se réfère à un déplacement illégal (sans-papier, immigré illégal)
  • un mot désigne une catégorie juridique (étranger, réfugié, demandeur d’asile) alors qu’un autre est utilisé dans le langage courant sans définition précise (migrant)
  • un mot désigne un déplacement volontaire (migrant économique, expatrié) alors qu’un autre réfère à un déplacement indépendant de la volonté des personnes (réfugié politique, exilé)
  • un mot désigne un groupe d’individus souhaitable sur le territoire (touristes, expatriés) alors qu’un autre fait référence à un groupe plutôt problématique voire non souhaitable (immigrés, sans-papiers).

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Même si certains mots sot très anciens (exilé, étranger), les critères cités supra pour les décrire montrent à quel point les mots liés à la mobilité se réfèrent notamment aux contraintes imposées par l’Etat-nation, qui décide quelle mobilité est légitime ou illégitime, encouragée ou découragée, temporaire ou définitive, souhaitée ou non souhaitée. En superposant ces différents critères sémantiques, on arrive à décrire tous les mots servant à nommer le rapport entre les individus et le territoire, y compris des néologismes, des dénominations ad hoc employées dans le cadre de certains événements ou décrivant des tendances (freemovers, boat people, balseros, global nomads).

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Capture d’écran d’une recherche Google (15.03.2015)

Tout cela sans compter avec les connotations reliées à chaque mot, c’est-à-dire les couches de sens qui viennent s’ajouter en fonction des usages qu’on en fait, et qui font que indigène sera plutôt utilisé pour une tribu amazonienne isolée (alors que tout « local » est un indigène sémantiquement parlant) et que expat sera plutôt appliqué à des gens d’origine Européenne (alors que beaucoup d’Européens sont des migrants et des non Européens des expatriés dans le cadre d’un contrat de travail). On voit bien que ces usages se moquent des définitions du dictionnaire. En effet, les imaginaires liés à chaque dénomination changent avec les événements et les usages, les mots étant associés à des réalités et des discours assez différents au fil du temps. Par ailleurs, il s’agit d’un lexique particulièrement complexe car il se construit au croisement de définitions légales, de circulations médiatiques et de représentations sociales qui dépassent largement la définition lexicale.

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T shirt antiraciste du rappeur Tommy Kuty

On peut se poser la question (comme c’est souvent le cas dans les critiques adressées aux médias ou des débats de société) s’il est inévitable d’appliquer ces dénominations aux personnes. Devrait-on faire comme le suggère le journaliste d’Al Jazeera, qui propose d’appeler les migrants people ? En tant que linguiste, on ne peut que répondre que catégoriser est une des principales fonctions des langues naturelles, qui par là réduisent la complexité phénoménale mais permettent en contrepartie un gain cognitif. Plus la société est complexe, ouverte, plus elle tisse des liens avec d’autres sociétés, plus le travail et la connaissance sont compartimentés (comme c’est le cas effectivement dans une société globalisée et industrialisée), plus on produit des catégories. Le vingtième siècle, avec son lot de guerres, de génocides et de déplacements de populations, a produit une bonne partie des dénominations que l’on utilise actuellement. Tout journaliste ou chercheur travaillant sur le discours d’information sait par ailleurs que les routines de travail des journalistes les contraignent à employer des dénominations pour dire le réel, construire l’actualité, donner des clés de lecture aux citoyens.

Mais on ne peut ignorer que cette catégorie de mots en particulier (au même titre que celle servant à dire l’origine ethnique ou le genre) sont des outils de pouvoir, souvent instrumentalisés par les discours institutionnels, notamment politique, qui cherche à imposer certaines dénominations plutôt que d’autres dans le but d’agir sur les représentations que nous avons de certains groupes mobiles. Ceci ne fait que pointer une caractéristique de la communication contemporaine : nous avons besoin de catégories pour nommer les gens, mais nous devons faire un effort pour ne pas nous y habituer. Par ailleurs, quelle que soit notre posture politique face à certains problèmes sociétaux et événements (pour ou contre l’accueil des réfugiés venant du Moyen Orient, pour ou contre la légalisation des travailleurs qui n’ont pas de papiers), il est toujours possible de produire des discours qui respectent la dignité des personnes.

Face à ces constats, que peut faire le linguiste pour aider à la compréhension du monde social ? Tout d’abord, faire des recherches historiques qui prouvent que les usages évoluent avec le temps, souvent sous l’action du discours politique, pour montrer que nous ne sommes pas prisonniers de ces usages. En deuxième lieu, encourager les journalistes à utiliser des marqueurs métadiscursifs (comme les guillemets, ou des expressions telles que « ceux qu’on appelle X »), pour éviter le figement d’expressions qui finissent par se naturaliser dans le discours courant. Enfin, promouvoir des espaces de dialogue où le dissensus soit préservé, car diaboliser des discours qui, tout en n’étant pas extrêmes, défendent la nature de l’Etat nation (après tout, nous vivons encore sous ce régime), ne peut faire qu’encourager les discours extrêmes.

Écrit par Laura Calabrese-Université libre de Bruxelles, ReSIC