Jean-Luc Mélenchon contre Jérôme Cahuzac : autopsie d’une non-réponse

Jean-Luc Mélenchon contre Jérôme Cahuzac : autopsie d’une non-réponse

                L’un des rôles essentiels de l’analyse de discours, selon nous, est de pouvoir sensibiliser à l’esprit critique, notamment à propos des choix langagiers et sémiotiques qui peuvent être faits. Cette approche, défendue par des scientifiques comme Norman Fairclough (Fairclough 1999) se veut particulièrement utile, pour un enseignant-chercheur, lorsque celui-ci souhaite construire un cours en analyse de discours et montrer à ses étudiants que son action dépasse largement la simple étude de texte. Tout récemment, lors d’un cours de Licence intitulé « Rhétorique et argumentation » et ouvert de manière transversale à plusieurs étudiants de sciences humaines et sociales, nous avons pu constater sur une séquence relativement anodine, ou en tout cas banale pour ce qu’elle représentait de la vie politique française, que l’analyse de discours gardait une place centrale dans l’éducation à une citoyenneté critique. La séquence en question représente un simple moment de débat entre Jean-Luc Mélenchon et Jérôme Cahuzac dans l’émission Mots croisés, présentée par Yves Calvi sur France 2, et diffusée le 7 janvier 2013. Notre but n’est évidemment pas ici de donner un avis politique ou militant sur ces deux personnages, ni même de porter un regard postdiscursif (Wagener 2016) en lien avec l’affaire Cahuzac qui explosera quelques mois plus tard. Nous souhaitons simplement analyser, de manière relativement simple, la réponse de Jérôme Cahuzac à l’argumentation développée par Jean-Luc Mélenchon (Amossy 2011).

                Lors d’une première diffusion de la vidéo aux étudiants, intitulée sobrement sur Youtube « Cahuzac humilie violemment Mélenchon ! Clash garanti », ceux-ci avaient émis des avis spontanés : beaucoup exprimaient le fait d’être parfois gênés par les propos de Jean-Luc Mélenchon, qui semblait s’emporter sans donner d’arguments. A l’inverse, Jérôme Cahuzac paraissait posé, doté d’arguments de fonds et exploitant des chiffres pour les étayer. Suite à cette première sensation des étudiants, nous avons décidé de procéder à une analyse discursive qui avait pour objectif d’isoler les moments de cet extrait de débat, afin de montrer aux étudiants à quel point leurs premières impressions pouvaient les mener vers une conclusion erronée, dans le sens où celle-ci se basait d’abord sur une approche de lecture des émotions (Frijda 2003), via les éléments paraverbaux et non verbaux (Kerbrat-Orecchioni 1996).

                En effet, après découpage attentif des propos des deux hommes politiques, il en ressort un enchevêtrement des éléments suivants :

Intervention de Jean-Luc Mélenchon (durée approximative 1:15) :

  • Mention de la dette à payer et de son délai de paiement (2 fois)
  • Proposition de finance par la Banque centrale européenne (avec exemple de la Grèce et de l’Espagne)
  • Effet rhétorique d’opposition des chiffres à la « vie concrète des gens »
  • Obligation d’emprunt sur les marchés financiers réfutée par la proposition de finance par la BCE (deuxième fois) et le rappel de l’emprunt à la Banque de France
  • Rappel de situations financières, avec le fait que 70% de la dette française soit collectée à l’échelle internationale et qu’un euro sur deux des compagnies d’assurance soit placé à l’étranger
  • Effet rhétorique d’opposition entre l’accusation de « clown » et la souffrance des personnes
  • Invitation adressée à Jérôme Cahuzac de le suivre

Intervention de Jérôme Cahuzac (durée approximative 2 :30) :

  • Indication qu’il ne suivra pas Jean-Luc Mélenchon (4 mentions)
  • Reconnaissance de la sincérité de Jean-Luc Mélenchon (4 mentions)
  • Mention de la visibilité de la souffrance
  • Répétition de l’inefficacité des propositions de Jean-Luc Mélenchon (6 mentions)
  • Commentaires sur les occurrences non verbales de Jean-Luc Mélenchon (2 mentions)
  • Etablissement d’une liste de banques nationales et de leurs monnaies
  • Mention du fonctionnement du système européen et de la Banque centrale européenne
  • Argument de la difficulté à persuader les créanciers à prêter de l’argent tout en refusant de les rembourser (avec appui sur deux chiffres à emprunter, soit 170 milliards pour l’Etat français et 15 à 20 milliards pour la seule sécurité sociale)

Il ne s’agit pas ici de vérifier les chiffres mentionnés par les hommes politiques, ni de faire adhérer les lecteurs à l’un ou l’autre des propos mentionnés, mais simplement d’observer le delta entre les premières impressions de nos étudiants (peut-être provoquées, dans un premier temps, par le titre de la vidéo – bien que cela ne puisse suffire), et la richesse discursive des arguments des deux hommes politiques. Tout d’abord, il est intéressant de voir, à partir de cette séquence, la différence de temps de parole entre Jean-Luc Mélenchon et Jérôme Cahuzac ; en effet, ce dernier prend deux fois plus de temps que son adversaire politique, pour n’apporter finalement que peu de réponses de fond.

                Précisément, c’est pour cela que la séquence est intéressante, et c’est pour cela que l’analyse de discours reste utile. En effet, là où Jean-Luc Mélenchon évoque des arguments en posant une question de fond, Jérôme Cahuzac semble tenter de gagner du temps pour trouver une réponse à apporter à son contradicteur. En prenant le temps de commenter la sincérité et le non verbal de Jean-Luc Mélenchon, en répétant qu’il ne le suivra pas et que ce qu’il propose ne marchera pas, Jérôme Cahuzac utilise une stratégie qui lui permet, pendant ce temps, de chercher un argument à opposer, ce qu’il fait lors des 25 dernières secondes de sa réponse, en mentionnant la difficulté de lever des fonds auprès de créanciers que l’on ne souhaite pas rembourser. Pourtant, contrairement aux premières impressions de nos étudiants, et d’autres peut-être, Jérôme Cahuzac n’a mentionné que deux chiffres ; effectivement, ses occurrences paraverbales sont plus posées et peuvent paraître en cela plus « sérieuses » ou conformes aux attentes que certains peuvent avoir d’un homme politique ; pourtant, dans cette séquence, et malgré des occurrences paraverbales plus colorées, c’est bien chez Jean-Luc Mélenchon que l’on retrouve un propos globalement plus étayé. Sans analyse de discours, et sur la base de simples premières impressions, cela semblait difficile à percevoir, tant notre cognition reste sensible à des éléments saillants, certes discursifs, mais pas nécessairement verbaux (Maillat 2013).

Bibliographie

Amossy, R. (2011). ‘Des sciences du langage aux sciences sociales : l’argumentation dans le discours’, A contrario, 16 (2), 10-25.

Fairclough, N. (1999). ‘Global capitalism and critical awareness of language’, Language awareness, 8 (2), 71-83.

Frijda, N.H. (2003). ‘Passions : l’émotion comme motivation’. In J.-M. Colletta & A. Tcherkassof (Eds), Les émotions. Cognition, langage et développement (pp. 15-32). Sprimont : Mardaga.

Kerbrat-Orecchioni C. (1996). La conversation. Paris : Seuil.

Maillat, D. (2013). ‘Constraining context selection : on the pragmatic inevitability of manipulation’, Journal of pragmatics, 59 (2), 190-199.

Wagener, A. (2016). ‘Prédiscours, interdiscours et postdiscours : analyse critique de la circulation des possibles discursifs’, Revue de sémantique et de pragmatique, 39, 95-110.

Écrit par Albin Wagener, membre de R2DIP.